Prométhée

Quelques années après les deux premières explosions nucléaires au Japon, Barjavel écrivait dans Le diable l’emporte (1948) quelques lignes qui paraissent terriblement d’actualité dans l’incertitude nucléaire qui nous habite. L’énergie n’inspire plus autant confiance, le militaire crispe.

 » La Deuxième Guerre mondiale – la GM2, comme on devait la nommer plus tard, pour simplifier, s’était terminée par un bouquet. Une fleur à Hiroshima, une fleur à Nagasaki. Jamais de si belles fleurs de feu, d’enfer, de ciel, de lumière , de cendres, jamais de si belles fleurs sur notre pauvre Terre. Fleurs de soleil, calices, ciboires où trempe le doigt de Dieu. Cent mille morts incandescents sous leurs pétalesn cent mille âmes purifiées. Bénis soient les peiux guerriers. Que les savants soient sanctifiés. Amen.
Les penseurs éblouis, les chefs d’Etat, les journalistes, entonnent la clameur d’enthousiasme. Un univers nouveau vient de naître. L’homme, l’Homme, L’HOMME a forcé l’intime secret, briséle sceau, enfin possédéla vierege close. Le sang a coulé, un cri de flammes a jailli, de douleur, d’orgueil, et d’extase. L’homme vient enfin de se montrer adulte. Il est maître désormais de l’énergie élémentaire, maître de la matière femelle.
L’homme peut maintenant rester assis en son fauteuil.bras croisés et front haut, faire travailler pour lui le caillou, le fétu, l’aile de papillon, le grain de sable. D’un signe du menton il transforme l’Univers, le fait sauter, bouillir ou resplendir. Il est en état de détruire ce que Dieu a crée, ou, la création divine, de superposer un monde qui ne devra rien qu’à luin un monde luisant chronométré, huilé, mesuré, cuirassé, symétrique, voulu. Villes de nickel, routes d’argent, fruits d’or. Pluie et soleil à volonté, pas une asperge plus grosse, pas un rire plus haut. L’homme est le maître.
Prométhée, puéril ancêtre, avec son amadou…
Un savant français, interrogé sur ce qu’il éprouvait devant ces perspectives, répondit : »Ni peur, ni espoir. » C’était l’expression définitive du génie de l’homme, parvenu à une altitude qui le plaçait au niveau des Dieux. Ni peur, ni espoir : seulement la Connaissance et le Pouvoir. Après des millions d’années de luttes, après avoir rampé dans les cavernes, maîtrisé les monstres, domestiqué la plante ou l’animal, taillé la pierre, forgé l’airain, conquis l’eau et l’air, l’homme allait enfin savourer le plein goût di fruit de l’Arbre. Même si l’enfer devait en être le prix, il ne pouvait regretter d’y avoir mordu. L’exaltation de son orgueil le sauvait de l’épouvante. Le sommet, atteint après tant de noires batailles, était si lumineuxsi haut, que la chute serait un envol.
Ainsi pensaient les esprits éclairés. Mais le citoyen de troisième classe, le paysan qui, depuis les commencements, sue dans les sillons, l’ouvrier que martèle l’usine, l’employé à l’estomac aigre, pensaient eux, tout bêtement à vivre. Ils étaient partagés, eux, déchirés, justement, entre la peur et l’espoir.
La paix ne se décidait pas à remplacer la guerre. Les nations capitalistes regardaient avec effroi l’ours russe se ramasser en boule et gonfler ses muscles, prêt, semblait-il à se jeter sur elles. La Russie grondait, soupconnant la meute de vouloir l’étrangler.
Les vieux nationalismes, au lieu de s’effacer devant les perspectives nouvelles, s’exasperaient, les pieds brulés sur la plaque rouge des luttes sociales. Les vieilles tribus de race blanche, devenues nations dans la douleur, grandies sous les coups, portaient en leur âme les refoulements d’un adulte qui se souvient d’avoir été un enfant battu. La peur écrasait les bourgeons d’amour et les pourrisaient en haine. Comme des enfants battus, les nations plastronnaient, ricannaient pour cahcer leur peur, et chacune espérait avoir le temps de frapper avant de recevoir…Depuis la blessure d’Hiroshima, elles ne craignaient plus une blessure mais la mort. »

Le diable l’emporte. Barjavel.1948

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